1.1 – Prologue

01 - Part 1 - Prologue LOWTexte : Pa Ming CHIU
Illustration : Koni

La lourdeur du son de ses pas dans la neige indique qu’elle est fatiguée par la marche. Les cinq détrousseurs se disent que c’est une proie d’autant plus facile.
C’est probablement une chasseuse de tête mais le prisonnier qu’elle traîne derrière elle avec une chaîne représente un poids mort qui va l’empêcher de pouvoir se défendre correctement.
Et si c’est bel et bien une chasseuse de prime, c’est qu’elle a probablement quelques liquidités sur elle.

Voilà de quoi bien finir la journée, pense Osbern, le chef des brigands.
Il ne sent presque plus ses doigts et ses oreilles. Il est fatigué d’essuyer la neige sur son visage rougi, mais cela valait la peine d’attendre presque trois heures dans le froid pour tendre cette embuscade. Il se félicite intérieurement d’être toujours aussi bon chasseur. Après les avoir repérés de loin la veille, il savait qu’ils passeraient par le bois qui est la seule voie qui permet de descendre de la montagne, puis ensuite par ce chemin qui est le seul praticable dans ce bois.

Les sons des pas dans la neige se faisant de plus en plus proches, Osbern se risque à jeter un rapide et furtif coup d’œil.
Tant pis si elle est pauvre, elle a l’air d’avoir un physique agréable et ce sera l’occasion de se payer un peu de bon temps… se dit-il.

Lorsque la femme et son détenu arrivent à leur hauteur, Osbern siffle et ses quatre hommes sortent immédiatement de leurs cachettes, épées tirées, dans une pluie de neige et un fracas de branches brisées.
Encerclés, les deux voyageurs s‘immobilisent immédiatement, mais la femme ne sort pas d’arme. Est-elle déjà à ce point résignée ?
Osbern s’extirpe à son tour de sa cachette en ricanant, et peut enfin contempler de plus près sa proie du jour.
Il constate qu’il a effectivement affaire à une très belle femme, dotée de traits fins qu’une petite cicatrice sur l’arête du nez ne gâche même pas. Elle a de longs cheveux roux, un teint pâle et de grands yeux verts défiants. Elle semble avoir entre la vingtaine et la trentaine, mais difficile d’être plus précis. Méfiance toutefois, car sous sa sombre et longue cape, elle pourrait bien cacher une lame. Son prisonnier est également drapé dans une vaste toge noire et semble porter quelque chose d’imposant sur son dos. Parfait. Encore du butin en perspective. Impossible de voir son visage sous sa capuche par contre, mais peu importe son identité. Il est un peu plus grand que la femme, sa carrure et sa démarche évoquent plutôt un homme mais il ne semble pas être excessivement costaud non plus. S’il représente une belle prime, celle-ci est également sienne à présent !
— Alors ma jolie, on s’est perdu ? lance-t-il, tout excité.
Pas de réponse.
— T’inquiètes, on est là pour t’aider à trouver ton chemin ! Bon par contre, ça fait un moment qu’on se gèle les miches ici… Du coup, tu vas bien commencer par nous réchauffer un peu hein ?
Hilarité grasse chez les quatre autres brigands.
— Et t’inquiètes, tu ne me connais pas encore mais je suis sûr que tu vas en redemander !
Hilarité grasse chez les quatre autres brigands.
— Et si ça lui dit, ton prisonnier peut participer aussi hein ! On est prêteur nous !
Hilarité grasse chez les quatre autres brigands.
Osbern remarque alors un léger sourire s’afficher sur le visage de femme, lorsqu’elle lui répond :
— Qui vous dit que c’est mon prisonnier ?
D’un coup sec, elle tire sur la chaîne qui fait tomber les lourdes menottes de l’inconnu qui l’accompagne. Le brusque mouvement fait également tomber la toge de celui-ci, révélant un homme en armure de plates noires, au visage entièrement caché par un heaume et portant sur son dos une immense épée, toute aussi sombre et presque aussi grande que lui.
Silence stupéfait chez les brigands.
Pendant quelques secondes, on n’entend plus que les cris feutrés de quelques innocents lagopèdes dans le lointain, puis Osbern finit par sortir de sa sidération et hurle : – TUEZ LES !!!
L’homme en armure noire fait alors tourner son épée géante et les deux êtres de chair sur sa gauche qui chargent aveuglément comme des demeurés deviennent instantanément quatre morceaux de chair, dans un bruit strident qui évoque un feulement.
Osbern a à peine le temps de diriger son regard vers ses hommes de l’autre côté que l’un est déjà en train de tomber à genou, une dague plantée dans le front, pendant que l’autre est embroché sur une seconde dague dans la main de la femme.
Celle-ci se retourne ensuite lentement, retire sa lame après l’avoir tournée, du ventre du brigand qui déverse alors ses tripes dans la neige, et s’approche d’Osbern.
Ce dernier, dont le faciès se décompose comme s’il venait de voir le Diable en personne, se laisse tomber en arrière en lâchant son épée.
— Pi… Pitié ! Je… je…
La femme se baisse, approche sa dague du visage d’Osbern, et en lui entaillant la joue, lui demande :
— Vous devez bien avoir des chevaux.
— Oui, oui… Un peu plus au sud… Il y a un peu d’or aussi dans les sacoches ! Et même quelques bijoux ! Et des provisions ! Tout est à vous, mais par… par pitié, épargnez-moi ! parvient-il à bredouiller en s’étranglant à moitié dans les chaudes larmes qui se mêlent au sang sur son visage.
La femme le savait. Les brutes ne sont que des pleutres. Leur verve arrogante et leur violence envers les plus démunis ne servent qu’à masquer leur propre faiblesse. Devant la mort, ils n’ont plus aucune dignité et redeviennent fragiles comme des nouveau-nés, car, en réalité, ils n’ont pas vraiment vécu.
Un sourire triste s’affiche alors sur son visage, comme si elle venait de se prendre de pitié pour lui. Mais ce sourire étrange ne rassure pas Osbern, bien au contraire. Cette femme doit être folle se dit-il. Oui, elle est forcément folle.
Dans un sanglot, le brigand lâche pour derniers mots :
— Bon sang ! Mais… Qui… Qui êtes-vous… ?
Pour seule réponse, la femme lui enfonce sa dague dans la gorge.

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