14 – La Brume

Texte : Clemy Snow

La journée avait été longue et éprouvante.

Tirés de leur sommeil au petit matin par le cri d’une Abomination, Kin et Palwynn n’avaient eu guère le temps de se préparer à se défendre. La créature immonde se trouvait déjà à quelques pas d’eux et avait immédiatement chargé dans leur direction. Kin avait tiré sur les chaînes de Palwynn pour le libérer et le guerrier s’était interposé avec vélocité entre le monstre et sa compagne, l’épée brandie. L’Abomination, dans un rugissement, avait dévié sa trajectoire pour éviter de s’empaler sur l’arme mais Palwynn avait tout de même réussit à entailler son flanc dans la manœuvre. Un liquide noir et fumant suintait de la blessure de la bête. Cette dernière avait l’apparence grossière d’un loup qui aurait été dépourvu de pelage. Des pics sortaient de son échine et ses dents disproportionnées déformaient sa gueule. Ses six pattes se contractèrent et le monstre bondit vers Kin qui était restée à l’écart, mais Palwynn fut plus rapide et d’un geste circulaire, il trancha la tête de la créature.
Le sang s’écoula à flot sur le sol, tuant la végétation alentours.

Le combat avait été rapide. Kin n’avait même pas eu le temps de saisir une arme et regardait, hébétée son compagnon qui était redevenu immobile. Les réflexes surhumains de Palwynn dépassaient la vitesse de réflexion de l’esprit humain. Kin avait secoué la tête et s’était levée pour remettre les menottes à Palwynn en lui jetant un regard emprunt de douleur et de nostalgie. Un regard si triste et intense. Ce regard… Ce regard silencieux avait transpercé Palwynn. Il avait traversé la brume où son esprit était perdu et l’avait trouvé.

Cela faisait des siècles que Palwynn avait saisit cette épée étrange, sans réfléchir, obéissant à un appel inexorable. Et dès lors, son esprit avait basculé, comme lorsque l’on se trouve au bord d’un précipice, les pieds à demi dans le vide et que le corps se contorsionne pour trouver l’équilibre et ne pas tomber. Mais il était tombé. Il était tombé à l’intérieur de lui-même, comme une étoile qui s’effondre sur elle-même et créée un trou noir. Son esprit s’était effondré à l’intérieur de son être, et la sensation de chute avait duré longtemps, longtemps. Le temps, l’espace, n’existaient plus. Palwynn avait chuté, combien de temps s’était-il écoulé ? Une journée ? Une décennie ? Un siècle ? Ou quelques secondes seulement ? Puis la sensation s’était arrêtée et l’esprit de Palwynn s’était retrouvé dans le néant. Privé de son corps, il flottait dans une brume étrange. Et puis, au loin, comme étouffé par cette brume épaisse, il avait entendu l’écho d’un cri. Vite, il fallait qu’il retrouve sa conscience et reprenne contrôle de son corps, assurément, il était attaqué et devait se défendre. La vue lui revint alors, brouillée, brumeuse. Il était bien dans une bataille, mais son corps ne lui appartenait plus.
Il se défendait, semant la mort et le chaos autour de lui.

Palwynn avait lutté, pour reprendre possession de son enveloppe, mais en vain. Perdu dans sa brume, il voyait, il entendait, mais ne pouvait décider de ses mouvements. Pendant des années il avait tenté d’empêcher son corps de tuer sans distinction tous ceux qui l’avaient approché, mais n’avait jamais réussi à lever ne serait-ce qu’une paupière, par la seule force de sa volonté.

Il avait entendu et constaté la réputation qui grandissait autour de lui. « Le Loup Noir » était-il appelé. Tueur sanguinaire, tête mise à prix, hors la loi recherché. « Il est devenu fou », « son esprit est mort », « il est possédé ». Rien n’était plus faux. Son esprit était toujours là, dans la brume. Il n’avait pas la sensation qu’un autre esprit contrôlait son corps, comme pour une possession normale.
Non, son corps était vide, une coquille. Vide. Animé seulement par des réflexes de survie. Nul ne possédait son corps. Et Palwynn se souvenait de tout : son passé, ce qui l’avait amené dans cette situation, sa personnalité, son amour… Kin… Son esprit n’avait rien oublié, ni les souvenirs, ni les sentiments, ni la douleur de la perte d’un être cher. Il était là, dans la brume.

Et Kin était apparue. D’abord abasourdi, Palwynn n’avait pas eu le temps de comprendre comment cela était possible que son corps attaquait déjà la jeune femme. Il avait voulu hurler, il avait voulu pleurer. Il s’était démené, dans sa brume pour empêcher ses propres mains de chercher le cou de Kin pour le broyer, mais il n’avait rien pu faire pour stopper la folie meurtrière qui contrôlait son enveloppe. C’est alors, contre toute attente, que Kin avait réussi à l’enchaîner, et son corps s’était immobilisé. Elle avait réussi à rompre le sort ! Palwynn s’était alors attendu à ce que la brume se dissipe, que les sensations physiques lui reviennent peu à peu, mais il n’en fut rien. Son corps était toujours aussi vide qu’avant. La voix de Kin lui parvint alors, étouffée, feutrée, comme tout ce qu’il percevait du monde extérieur. Elle lui avait parlé, elle lui avait expliqué, et il avait compris.

Et c’est alors que la plus grande torture de son existence avait alors commencé. Kin s’était donnée à lui avec passion, et son corps, par réflexe, avait répondu. Son esprit voyait et entendait, mais toute autre perception physique lui était interdite. Il ne pouvait pas sentir la peau de la jeune femme conte la sienne. Il ne pouvait pas goûter ses lèvres. Il ne pouvait pas caresser sa poitrine ni savourer la moiteur de son temple. Il ne pouvait pas répondre à ses mots d’amour, ni rassurer son regard qui se voilait, jour après jour, et qui était emprunt d’une tristesse de plus en plus intense et douloureuse.
Il aurait voulu la prendre dans ses bras, lui murmurer qu’il était là, qu’il l’entendait, qu’il existait encore, mais la brume l’en empêchait. Tous les jours il luttait, essayant en vain de remonter à la surface, tentant de fuir cette maudite brume. Mais ces efforts demeurèrent stériles.

Au bout d’un certain temps, Kin avait cessé de lui parler. Palwynn avait continué de lutter, pour lui revenir enfin, mais il avait fini par abandonner lui aussi. Il s’était laissé happer par la brume, laissant son corps faire ce qu’il avait à faire pour rester en vie. Plus rien n’avait d’importance. Son supplice continuait malgré tout car même en ayant abandonné la lutte, les images et les sons continuaient de lui parvenir, feutrés, atténués, parfois déformés. Il n’en avait cure. Il laissait ses informations flotter autour de lui et faisait de son mieux pour ne pas y accorder d’importance.

Sa curiosité avait juste été piquée par cette jeune femme aux cheveux blancs qu’ils avaient trouvée dans un village. Il n’arrivait pas à la « voir ». Impossible de discerner son visage, comme s’il était flou ou effacé. Même si les images lui parvenaient altérées, jamais il n’avait perçu un visage si lisse et dénué de traits. Et quand elle s’était approchée de lui, non seulement son corps était resté impassible mais cela s’était ensuite soldé par un blanc dans sa mémoire. Qui était-elle ? Pourquoi à ce moment ne l’avait-il pas attaquée ? Mais peu importe cette anomalie en fin de compte. Cela n’avait rien fait évoluer. La brume était toujours là.

Aussi, ce matin-là, quand l’Abomination les attaqua, il observa de loin, avec indifférence, son corps se défendre et sauver la vie de Kin. Quand cette dernière lui remit ses chaînes, son esprit était toujours apathique et somnolent, sans désir réel de se connecter à la réalité. Mais elle lui avait lancé un regard. Et ce regard était venu directement le trouver, l’avait harponné et l’avait ramené presque à la surface. Pendant une demi-seconde, il crut même sentir les mains de Kin sur les siennes.
Puis la sensation avait disparu.

Que s’était-il passé ?

Ce n’était pas la première fois qu’elle le regardait ainsi. Ce regard il avait dû le supporter des milliers de fois, pendant les 300 ans qui s’étaient écoulés, sans pouvoir y répondre. Et pourtant il avait lutté maintes et maintes fois pour pouvoir revenir, lui parler, lui envoyer ne serait-ce qu’un infime signe pour qu’elle comprenne qu’il était encore là. Alors pourquoi aujourd’hui, ce simple regard l’avait presque ramené à la surface, avait réussi à dissiper très fugacement la brume ?

Peu importe, c’était la preuve que l’espoir existait encore. Que le combat n’était pas terminé. Il s’était laissé aller et s’était noyé dans sa propre mélancolie, mais à présent, il allait de nouveau lutter pour réussir à se libérer de sa malédiction.

Cependant, le reste de la journée s’était déroulé comme à l’accoutumée pour Palwynn. Il avait assisté, impuissant, à une attaque de bandits et une tentative infructueuse de recherche d’information dans un village décrépi, sans parvenir à sortir de cette foutue brume. Et pour couronner le tout, Kin avait appliqué un condensé de ses phalanges en plein milieu de la face d’un ivrogne de la taverne car ce dernier lui avait dit « allez souris ma jolie, personne ne voudra jamais t’engrosser si tu fais la gueule comme ça ! ». Suite à cet incident, ils avaient été chassés de la taverne, ainsi que du village et ils avaient fini par trouver refuge dans une grotte pour passer la nuit.

La journée avait en effet été longue et éprouvante.

A présent, Palwynn et Kin était assis autour d’un feu que Kin avait allumé un peu plus tôt.
Elle faisait rôtir un lapin qu’elle avait réussit à abattre avec ses couteaux de lancé.
Elle restait silencieuse. Comme à son habitude, le regard voilé.

Palwynn essaya de la contempler, malgré l’image diffuse qu’il percevait d’elle. Elle était aussi belle et aussi jeune qu’il y a 300 ans. La malédiction qu’elle avait décidé de partager avec lui l’avait empêché de se fâner. Cependant, elle semblait lasse et fatiguée. Palwynn, pour la centième fois de la journée, se concentra pour essayer de dire un mot, d’avoir un geste pour lui montrer qu’il était là, mais il essuya un nouvel échec.

Son corps mangea la portion que Kin lui donna, puis s’allongea le long de la paroi. Palwynn put continuer d’observer la guerrière car son corps ne fermait jamais les yeux, même en phase de repos.
Il n’en avait pas besoin. La jeune femme était restée assise et observait le feu les sourcils froncés. Palwynn nota qu’elle avait un air contrarié sur le visage. Depuis combien de temps n’avait-il plus porter son attention sur sa compagne ? Depuis combien de temps avait-il abandonné le combat ?
Il n’aurait su le dire et il s’en voulait. Soudain, Kin se leva et vint s’allonger près de Palwynn.
C’était inhabituel. D’ordinaire elle s’aménageait un espace personnel et dormait de son côté.
Pourtant ce soir-là, son corps frêle s’était recroquevillé tout contre lui.

Palwynn était intrigué. Etait-ce des sanglots qu’il entendait ? Les bras de sa compagne étaient croisés sur son ventre plat et des larmes coulaient le long de ses joues. La remarque de l’ivrogne l’avait-elle à ce point remuée ? Palwynn se sentit confus. S’il avait pu contrôler ses sourcils, il les aurait froncés. Il sentit la brume autour de lui se réchauffer.

Kin cessa de sangloter. Elle ne bougeait plus. Elle retenait son souffle. Son regard était fixé sur Palwynn. Le grand guerrier avait posé la main sur le visage de la jeune femme et avait essuyé une larme qui coulait sur sa joue. Elle n’en croyait pas ses yeux. En 300 ans de malédiction s’était la première fois qu’il manifestait un geste tendre, un geste humain, un geste qui aurait pu être celui de Palwynn.

— Palwynn ? murmura-t-elle.
— Je suis là Kin ! tenta-t-il de hurler.

Mais aucun son ne sortit de sa bouche, juste un râle rauque. En voyant sa main retomber, Palwynn sentit la brume s’épaissir de nouveau. Mais il y sombra l’esprit léger. Dans les yeux de Kin, il avait vu l’espoir se rallumer.
Elle avait compris.

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